Ponette : ce film m’a obligé à me demander comment j’annoncerais la mort à mon propre enfant
Attention, cet article raconte une grande partie du film, y compris sa fin. Si vous souhaitez découvrir Ponette sans rien savoir de son histoire, mieux vaut peut-être le regarder avant de poursuivre.
Je viens de revoir Ponette, le film aura 30 ans le 26 Septembre 2026. Le film date de 1996, il a été réalisé par Jacques Doillon et raconte l’histoire d’une petite fille de quatre ans qui perd sa maman dans un accident de voiture. Ponette va ensuite être confiée à sa tante, avec ses cousins, pendant que son père doit repartir travailler. Je connaissais le film de nom, mais je ne l’avais jamais vraiment regardé avec le regard que j’ai aujourd’hui. Et finalement, je l’ai regardé avec deux regards : celui du conseiller funéraire, forcément, mais surtout celui du père. Dès les premières minutes, je me suis posé une question assez simple : comment est-ce que j’annoncerais à mon propre enfant que sa maman est morte ? Je n’ai pas trouvé de réponse évidente, et c’est probablement pour cela que ce film m’a autant marqué.
Comment dire à un enfant que sa maman est morte ?
Ce qui m’a frappé immédiatement, c’est la façon dont le père parle à Ponette. Il est très direct, presque brusque. Il lui dit que sa mère est morte et lui explique que son corps est abîmé, que ses os sont cassés. Au début, je me suis dit : il est quand même très dur avec elle. Mais plus le film avançait, plus je me suis demandé si j’avais vraiment raison de penser cela. Parce que lui aussi vient de perdre sa femme, lui aussi est sous le choc et doit continuer à avancer, travailler, s'occuper de sa fille, gerer ce qu'il peut penser comme une injustice, prendre des décisions alors qu’il vient de lui arriver quelque chose qui bouleverse toute sa vie. Et surtout, il connaît sa fille. Moi, je ne la connais pas. Alors qui suis-je pour dire qu’il lui parle de manière "dure" ? C’est peut-être justement sa manière à lui de lui parler et de lui faire comprendre la situation.
Ce qui est certain, c’est que Ponette entend les mots sans réellement comprendre ce qu’ils veulent dire. Quand son père lui demande si elle sait ce que signifie le fait que sa mère soit morte, elle s’éloigne et se met à raconter autre chose, comme si son esprit cherchait une autre histoire à raconter parce que celle-ci était impossible à accepter. Cela m’a beaucoup fait réfléchir, parce que dans mon métier je conseille régulièrement aux familles de dire clairement à un enfant que quelqu’un est mort. Je préfère personnellement dire les choses simplement : « Ton papa est mort. Son corps ne fonctionne plus. Sa vie est terminée », plutôt que de dire qu’il « dort », qu’il « est parti » ou qu’il « est au ciel ». Un enfant peut prendre les choses au pied de la lettre : s’il est parti, il peut revenir ; s’il dort, il peut se réveiller ; et s’il est dans le ciel, pourquoi ne pourrait-on pas prendre l’avion pour aller le chercher ?
Mais Ponette m’a rappelé une chose : dire la vérité ne suffit pas toujours. Il faut aussi trouver la bonne manière de la dire à cet enfant-là, avec son âge, son caractère, sa façon de comprendre le monde et ce qu’il est capable d’entendre à ce moment précis. Et cela, personne ne peut vraiment le faire à notre place. Vous connaissez votre enfants, vous savez comment il est le plus adapté de lui parler.
Les adultes ne savent pas toujours mieux que les enfants
Il y a quelque chose d’assez intéressant dans le film : tous les adultes veulent aider Ponette, mais ils ne lui parlent pas tous de la même façon. Son père est direct, sa tante est plus douce et d’autres adultes vont utiliser la religion pour lui expliquer ce qui arrive. Je ne vois absolument pas cela comme une critique de la religion. Pour certaines familles, la religion est une façon de comprendre la mort, de donner un sens à ce qui arrive et de continuer à faire vivre un lien avec celui qui est parti. C’est une langue comme une autre pour parler de choses qui sont très difficiles à expliquer.
Mais Ponette n’a que quatre ans et elle prend parfois les paroles des adultes comme des choses très concrètes. Elle cherche des solutions. Elle cherche une manière de retrouver sa maman. Et c’est là que j’ai commencé à me dire que les enfants ne vivent pas forcément le deuil comme nous. Nous, adultes, savons que la mort est définitive, même si cela ne nous empêche pas d’avoir du mal à l’accepter. Mais pour un enfant de quatre ans, comment comprendre qu’une personne puisse être là un jour et ne plus jamais revenir ?
Alors Ponette imagine. Et je trouve que cet imaginaire de l’enfant est très important dans le film. Les enfants voient parfois des signes et des solutions là où nous, adultes, n’en voyons pas. Une voiture rouge passe dans la rue et, dans la tête d’un enfant, cela peut vouloir dire qu’il va devenir riche. Un papillon qui se pose au bon endroit peut devenir un message. Un rêve peut être pris pour quelque chose de réel. Une coïncidence devient un signe. Nous trouvons cela parfois amusant, mais pour l’enfant, cela peut être très sérieux.
Ponette fait exactement cela avec la mort de sa maman. Elle invente, elle rêve, elle attend, elle prie, elle accomplit des sortes d’épreuves, elle cherche des signes. Elle essaie de trouver une solution à quelque chose qui n’en a pas. Et finalement, je trouve cela profondément enfantin, au sens le plus noble du terme : elle fait avec les moyens qu’elle a pour comprendre quelque chose qu’elle ne peut pas encore comprendre comme un adulte.
Les enfants cherchent parfois une solution à l’impossible
C’est aussi pour cela que la présence des autres enfants me paraît si importante. Le cousin de Ponette est très présent. Il lui parle, l’écoute, la console, lui donne des bisous, essaie de la protéger. Je l’ai presque vu comme une petite béquille pour Ponette. Pas une solution, évidemment, mais quelqu’un qui est là.
Les enfants vont aussi inventer leurs propres règles, leurs propres jeux et leurs propres épreuves. La scène de la grande poubelle m’a particulièrement marqué. Les cousins enferment Ponette dans une grande poubelle pour lui faire passer une sorte d’épreuve de courage ; la scène peut sembler étrange ou même brutale vue avec nos yeux d’adultes, mais elle est aussi interprétée comme une manière pour les enfants de jouer concrètement avec l’idée de la tombe et de l’enfermement.
Et finalement, je me suis dit que c’était assez logique dans leur monde. Les adultes parlent avec des mots, alors que les enfants jouent avec des choses qu’ils peuvent toucher. Ponette est confrontée à quelque chose d’invisible et d’incompréhensible : la mort de sa mère. Alors elle cherche du concret. Elle accomplit des épreuves, fait des choses, essaie de comprendre et transforme ce qu’elle ne maîtrise pas en quelque chose qu’elle peut essayer de maîtriser.
Cela me rappelle aussi que les enfants peuvent être une vraie ressource pour un autre enfant endeuillé. Ils ne savent pas forcément quoi dire, ils peuvent même parfois dire des choses très maladroites, mais ils peuvent être là, jouer, donner un peu d’affection, détourner l’attention pendant quelques minutes. Et parfois, cela suffit.
L’entourage peut aider… et parfois faire mal sans le vouloir
C’est quelque chose que je vois aussi dans mon métier. Quand une famille traverse un décès, beaucoup de personnes veulent aider, mais vouloir aider et savoir quoi dire sont deux choses différentes.
Dans Ponette, certains enfants disent des choses terribles, pas forcément parce qu’ils sont méchants, mais parce qu’ils ne mesurent pas toujours la portée de leurs paroles. La scène avec Antoine m’a particulièrement marqué lorsqu’il lui dit qu’elle a tué sa mère parce qu’elle était méchante. Pour un enfant qui vient déjà de perdre sa maman, ce genre de phrase peut être terrible. Et pourtant, un enfant qui prononce cela ne comprend peut-être même pas complètement ce qu’il provoque.
Cela me rappelle quelque chose d’important : la bonne intention ne suffit pas toujours. Il faut aussi penser à la personne qui reçoit nos paroles. Et chez un enfant, il faut probablement encore davantage faire attention.
L’entourage de Ponette montre aussi quelque chose d’autre : chacun essaie de faire avec ses propres croyances et ses propres moyens. La tante, le père, les cousins, les autres enfants, chacun apporte quelque chose, parfois une aide, parfois une confusion supplémentaire. Et finalement, cela ressemble assez à ce qui peut se passer dans une famille réelle. Les adultes ne détiennent pas toujours la bonne réponse, parce qu’ils sont eux-mêmes en train d’essayer de comprendre ce qui leur arrive.
« Je veux mourir »
Il y a un autre moment du film qui m’a beaucoup fait réfléchir. Ponette dit qu’elle veut mourir. Évidemment, avec nos yeux d’adultes, cette phrase fait peur. Mais que veut réellement dire une petite fille de quatre ans lorsqu’elle dit cela ? Est-ce qu’elle comprend la mort comme nous ? Je n’en suis pas certain.
Elle veut surtout retrouver sa maman. Et si mourir signifie, dans son esprit, pouvoir rejoindre celle qu’elle aime, alors elle utilise peut-être le seul mot qu’elle connaît pour exprimer quelque chose qu’elle n’arrive pas à expliquer autrement. Cela ne veut évidemment pas dire qu’il faut prendre ce genre de phrase à la légère. Au contraire, un enfant qui parle de la mort mérite qu’on s’arrête, qu’on l’écoute et qu’on cherche à comprendre ce qu’il essaie de dire.
Mais cela montre aussi à quel point nous devons faire attention à ne pas mettre immédiatement nos propres représentations d’adultes sur les paroles d’un enfant. Il peut dire « je veux mourir » alors qu’il essaie de dire « je veux retrouver maman », « je ne veux plus avoir mal », « je ne comprends pas pourquoi elle n’est plus là » ou simplement « je voudrais que tout redevienne comme avant ». Et parfois, il ne sait peut-être même pas lui-même exactement ce qu’il veut dire.
Faut-il laisser les enfants assister aux obsèques ?
C’est une question à laquelle je pense souvent dans mon métier. En 1996, la place des enfants dans les obsèques n’était probablement pas la même qu’aujourd’hui. Personnellement, aux familles que j'accompagne sur l'agglomération de Chartres, je dis que je ne pense pas qu’il faille systématiquement éloigner un enfant de la mort. Au contraire, je préfère expliquer, montrer, proposer et laisser l’enfant choisir, autant que son âge et la situation le permettent.
Un enfant peut avoir envie d'aller a l'hopital ou au funérarium, de voir le cercueil. Il peut vouloir déposer un dessin, un jouet, une photo ou un petit objet. Il peut vouloir toucher le cercueil, lire un texte ou être présent à la cérémonie. Ou il peut ne pas vouloir le faire. Et je crois que ce dernier choix doit aussi être respecté.
Ce qui me touche dans Ponette, c’est justement la place des objets. Les enfants donnent des choses, échangent leurs objets précieux et déposent ce qu’ils ont. Pour nous, adultes, cela peut paraître dérisoire. Pour un enfant, cela ne l’est pas. Un objet peut représenter énormément.
Dans mon métier, je vois régulièrement des familles qui déposent quelque chose dans un cercueil : une photo, une lettre, un vêtement, un objet qui appartenait au défunt, parfois une chose toute simple, comme une fleur de son jardin. Et je trouve cela très beau. Parce qu’au moment où nous ne pouvons plus rien faire pour la personne, nous pouvons encore lui donner quelque chose.
Et si le fait de voir aidait justement à comprendre ?
Je me pose souvent cette question lorsque je rencontre des familles avec des enfants : est-ce que vouloir protéger un enfant de tout ce qui concerne la mort le protège réellement ?
Je n’ai pas une réponse valable pour tout le monde. Mais je pense qu’il faut au moins laisser une porte ouverte. Expliquer ce qui va se passer, dire ce qu’il pourra voir, dire ce qu’il pourra faire et surtout lui dire qu’il peut poser des questions.
Un enfant n’a pas besoin que nous lui expliquions toute la mort en une seule fois. Il peut avoir besoin de poser la même question dix fois, puis de jouer, puis de revenir poser une autre question trois jours plus tard, puis de ne plus en parler pendant deux semaines et finalement de revenir dessus plusieurs mois après.
C’est peut-être cela aussi, accompagner un enfant : être disponible quand la question revient.
La religion, les rêves et l’imagination
Ponette cherche aussi sa mère par l’intermédiaire de Dieu. Elle veut comprendre, elle veut être digne, elle accepte des épreuves et essaie de trouver un chemin qui pourrait la conduire jusqu’à sa maman.
Là encore, je ne pense pas qu’il faille se moquer de ce qu’elle fait. Elle cherche simplement une réponse. Les adultes font exactement la même chose, d’une autre manière. Face à la mort, nous avons tous besoin de quelque chose. Pour certains, ce sera la religion. Pour d’autres, la famille. Pour d’autres encore, un rituel, une promenade, une photographie, une chanson ou un objet.
Il n’y a pas forcément une seule bonne manière de continuer.
Mais dans le film, ce qui m’a frappé, c’est que Ponette transforme les choses abstraites en choses très concrètes. Elle peut faire quelque chose. Elle peut accomplir une épreuve, prier, rêver, attendre, aller au cimetière, creuser, toucher, parler. À quatre ans, c’est peut-être sa manière à elle de reprendre un peu de contrôle sur quelque chose qui lui échappe complètement.
Et c’est aussi ce qui me fait penser à l’imaginaire des enfants. Nous autres adultes cherchons souvent une explication logique. L’enfant peut accepter une autre logique : « Si je fais cela, alors peut-être que maman reviendra. » Ce n’est pas forcément raisonnable pour nous, mais cela peut avoir beaucoup de sens pour lui.
« Maman, je suis là »
Et puis arrive la scène du cimetière. Pour moi, c’est une des scènes les plus fortes du film.
Ponette arrive seule jusqu’à la tombe de sa maman. Elle prend des fleurs, reste là toute la journée, creuse avec ses mains, pleure et finit par dire : « Maman, je suis là. »
Cette phrase m’a complètement bouleversé.
Parce que dans mon métier, j’ai déjà vu des personnes se jeter sur un cercueil au crématorium de Mainvilliers. Des adultes qui, pendant quelques secondes, ne sont plus vraiment dans le monde qui les entoure. Ils sont simplement avec celui ou celle qu’ils viennent de perdre.
Et lorsque Ponette se couche sur la tombe de sa maman, j’ai retrouvé quelque chose de cela. Ce besoin presque physique de rejoindre quelqu’un qui vient de disparaître, de le toucher, de le sentir, de lui parler, même si nous savons, nous adultes, que cela ne changera rien.
Est-ce vraiment sa maman ?
C’est une question que je me suis posée à la fin du film. J’ai été surpris de voir apparaître la mère, puisque nous ne l’avions pas vraiment vue jusque-là. Alors forcément, plusieurs questions me sont venues : est-ce vraiment elle ? Est-ce un rêve ? Est-ce une hallucination ? Est-ce un miracle ?
Cette dernière question fait forcément écho à toute la dimension religieuse qui traverse le film.
Je ne sais toujours pas très bien ce que je dois penser de cette scène. Est-ce que Jacques Doillon veut nous laisser croire à quelque chose ? Est-ce que tout se passe dans la tête de Ponette ? Est-ce simplement ce qu’elle avait besoin d’entendre pour pouvoir repartir ?
Je n’en sais rien.
Et finalement, ce n’est peut-être pas le plus important.
Parce que ce qui compte, c’est ce que sa mère lui dit.
Elle lui dit qu’elle est morte. Elle lui explique qu’elle ne pourra pas toujours revenir dans ses rêves. Elle lui dit de vivre, de rire, de jouer et d’être heureuse avec son père.
Et là, quelque chose change chez Ponette.
Cela ne veut pas dire que tout devient facile. Cela ne veut pas dire que sa maman ne lui manquera plus. Mais elle comprend peut-être enfin quelque chose qu’elle cherchait depuis le début : sa maman ne reviendra pas.
Et pourtant, elle peut continuer à vivre.
« Il faut mourir vivant »
Cette partie du film m’a beaucoup marqué, notamment parce que c’est la mère qui dit à sa fille : « Il faut mourir vivant. »
C’est une phrase assez étonnante dans la bouche d’une maman qui vient justement de mourir.
Elle lui parle aussi de rire, de jouer, de profiter de la vie. Et il y a ce dialogue qui m’a beaucoup plu autour de la question de l’enfant négligent. La mère demande à Ponette ce qu’est un enfant négligent, et Ponette répond en substance : un enfant qui ne rit pas.
Je trouve cette idée très belle.
Parce que lorsque quelqu’un meurt, nous avons parfois l’impression que nous devons rester malheureux pour lui rester fidèles. Comme si rire était une manière de l’oublier. Comme si être heureux signifiait que nous avions moins aimé.
Je ne crois pas que ce soit vrai.
Dans mon métier, j’ai vu des familles vivre des moments très difficiles pendant les obsèques, puis ressentir aussi une forme d’apaisement après la cérémonie. Une personne qui avait enfin pu déposer des fleurs dans le cercueil. Une autre qui avait enfin pu dire à son père : « Papa, on ne parlait pas beaucoup, mais je voulais te dire que je t’aime. »
Ce sont de petites choses. Mais parfois, ces petites choses permettent de faire un pas.
Pas de tourner la page. Pas d’oublier. Simplement de continuer.
Nous repartons avec quelque chose de ceux qui sont partis
C’est une idée à laquelle je pense beaucoup dans mon métier et sur laquelle je termine souvent mes cérémonies. Quand quelqu’un meurt, sa vie physique s’arrête, mais tout ce qu’il a transmis ne disparaît pas forcément avec lui.
Une recette. Une façon de faire. Une phrase que l’on répète. Un conseil. Une passion. Une manière de rire. Une veste en cuir. Une odeur. Une chanson. Une histoire racontée cent fois. Un geste. Parfois même une manière de voir la vie.
Et je crois que c’est important de pouvoir dire à une famille : vous repartez aussi avec un peu de cette personne.
Elle n’est plus là physiquement, mais elle a laissé quelque chose. Et ce quelque chose peut continuer à vivre.
C’est d’ailleurs une réflexion que j’avais déjà eue lorsque je préparais mon propre mariage avec ma femme. Nous avions parlé de cette idée : même lorsqu’une personne n’a pas d’enfant, elle peut transmettre énormément. Elle peut avoir appris quelque chose à quelqu’un, donné une recette, transmis une façon de travailler, aidé quelqu’un à résoudre un problème ou donné un conseil qui restera des années.
Nous laissons tous quelque chose derrière nous.
Ce que Ponette rapporte avec elle
À la fin du film, il y a cette histoire de pull rouge. Son père remarque qu’il ne l’avait pas vu depuis longtemps. Et moi, pendant quelques secondes, je me suis dit que j’aurais presque aimé qu’il dise autre chose. Quelque chose comme : « Ça faisait longtemps que je ne t’avais pas vue sourire comme ça. »
Je ne sais pas si c’est ce que le réalisateur voulait nous faire comprendre. C’est simplement ce que moi, j’ai ressenti.
Ponette repart avec quelque chose. Peut-être le pull. Peut-être le souvenir de sa mère. Peut-être ce qu’elle vient d’entendre. Peut-être simplement la possibilité de vivre autrement.
Et peut-être aussi un peu du sourire de sa maman.
C’est ma façon de comprendre cette fin.
Et moi, qu’est-ce que je ferais ?
C’est probablement la question que je me suis posée le plus souvent pendant le film.
Si demain la maman de mes enfants disparaissait, comment est-ce que je leur annoncerais ?
Est-ce que je trouverais les bons mots ? Est-ce que je pleurerais devant eux ? Est-ce que je leur montrerais que je suis triste ?
Je pense que oui.
Je crois même que je leur dirais que je suis triste. Parce que leur dire que papa va bien alors que ce n’est pas vrai ne les aiderait peut-être pas à comprendre ce qu’ils ressentent eux-mêmes.
Je leur dirais la vérité. Mais je ne leur parlerais probablement pas tous de la même manière. Ils n’ont pas tous le même âge, ils ne comprennent pas les mêmes choses et surtout, ils ne réagiraient probablement pas de la même façon.
Je voudrais qu’ils puissent rester avec moi, qu’ils puissent me poser des questions, qu’ils puissent voir le cercueil s’ils le souhaitent, qu’ils puissent participer aux obsèques s’ils en ont envie. Je voudrais leur laisser une place.
Mais je me demande aussi si, moi, je serais capable de continuer à travailler.
Peut-être que oui. Peut-être que travailler serait justement ma façon de tenir debout. Peut-être que je demanderais à ma famille de garder les enfants quelques heures. Peut-être que j’aurais besoin d’eux tout près de moi.
Je ne sais pas.
Et c’est peut-être cela que le film m’a aussi appris : on ne sait pas comment on réagira avant d’être réellement confronté à la situation.
On peut avoir des idées, on peut avoir de l’expérience, on peut accompagner les autres. Mais lorsqu’il s’agit de nous, tout peut être différent.
Je ne veux pas juger le père de Ponette
Au début du film, je trouvais son père trop dur.
À la fin, je le regardais différemment.
Je ne sais pas s’il fait les bons choix. Je ne sais pas s’il aurait dû rester davantage auprès de sa fille. Je ne sais pas si repartir travailler était une bonne ou une mauvaise décision.
Mais je ne veux pas le juger.
Parce qu’il vient lui aussi de perdre quelqu’un. Et parce qu’il fait probablement ce qu’il peut avec ce qu’il est, à ce moment-là. Que l'on peut etre un moment dépasser par tout ce qui se passe quand sa femme décède brutalement.
Cela aussi, je le vois dans mon métier.
Les familles ne réagissent jamais toutes de la même façon. Certaines parlent énormément, d’autres presque pas. Certaines veulent rester auprès du défunt pendant des heures, d’autres ont besoin de sortir. Certaines veulent tout organiser immédiatement, d’autres ont besoin que quelqu’un les aide à décider.
Il n’y a pas une seule manière de réagir à la mort.
Et peut-être qu’il faut accepter cela.
Une petite fille de quatre ans qui m’a beaucoup appris
Il y a enfin une chose que je ne peux pas ne pas dire.
La performance de Victoire Thivisol est impressionnante. Elle avait quatre ans et pourtant, elle arrive à transmettre énormément de choses avec son visage, ses silences, ses regards et ses larmes. Elle a reçu le prix d’interprétation féminine à la Mostra de Venise en 1996, ce qui fait d’elle la plus jeune lauréate de cette récompense.
Je ne suis pas critique de cinéma. Je ne vais donc pas analyser sa performance comme pourrait le faire un spécialiste. Je peux simplement dire ce que j’ai ressenti en la regardant.
J’ai parfois oublié que je regardais une actrice.
J’avais vraiment l’impression de regarder une petite fille qui essayait de comprendre pourquoi sa maman n’était plus là.
Et c’est probablement ce qui rend le film aussi difficile à regarder.
Faut-il montrer Ponette à un enfant ?
Je serais trés prudent.
Le film parle d’une petite fille de quatre ans, mais cela ne veut pas dire qu’il est forcément adapté à un enfant de quatre ans. Il y a des scènes très dures, des paroles difficiles et la mort est présente quasiment du début à la fin.
Des ressources pédagogiques consacrées au film le destinent plutôt à des enfants plus âgés, autour de 9-10 ans, tout en soulignant que le sujet reste lourd.
Personnellement, je ne montrerais donc pas Ponette à un très jeune enfant simplement pour lui apprendre ce qu’est la mort.
En revanche, je trouve que le film peut être intéressant pour un adulte, pour un parent, pour quelqu’un qui accompagne un enfant endeuillé et peut-être même pour un professionnel comme moi.
Parce qu’il oblige à se poser des questions simples.
Des questions auxquelles il n’existe pas toujours de réponse simple.
La voiture repart
Il y a une dernière chose qui m’a beaucoup plu dans la construction du film.
Au début, Ponette descend d’une voiture.
À la fin, elle remonte dans une voiture.
Entre les deux, elle a vécu tout ce que nous venons de voir. Elle a cherché sa maman, elle l’a attendue, elle a rêvé d’elle, elle a prié, elle s’est disputée, elle a joué, elle a pleuré, elle a souri, elle a parfois semblé aller mieux, puis moins bien.
Elle a avancé.
Elle a reculé.
Et finalement, elle remonte dans cette voiture.
Elle ne retrouve pas sa maman. Elle ne revient pas à la vie d’avant. Mais elle repart avec quelque chose en plus.
Peut-être avec une compréhension nouvelle de la mort. Peut-être avec un souvenir différent. Peut-être simplement avec l’autorisation de continuer à vivre.
Et c’est probablement cela qui me restera de Ponette.
Le deuil n’est pas forcément une succession d’étapes que l’on franchit une fois pour toutes. Ce sont des petits pas. Des pas en avant, des pas en arrière, des moments où l’on croit aller mieux et d’autres où la douleur revient.
Mais les pas en arrière sont aussi des pas.
Et surtout, continuer à vivre ne signifie pas abandonner celui ou celle que l’on a perdu.
Nous pouvons rire. Nous pouvons jouer. Nous pouvons être heureux. Nous pouvons même parfois profiter pleinement d’une journée sans penser à la personne disparue.
Et cela ne veut pas dire que nous l’aimons moins.
Peut-être que vivre, rire et continuer à avancer est aussi une manière de faire vivre quelque chose de ceux qui sont partis.
La voiture repart.
Ponette sourit.
Sa maman est morte.
Mais quelque chose d’elle repart avec sa fille.
On peut encore être heureux, et peut-être même que, parfois, on le doit un peu à ceux qui sont partis.
Pour plus de reflexion:
Les maternelles: https://www.youtube.com/watch?v=u0wWrIPr9Lw&t=151s
Fédération JAMALV: https://www.jalmalv-federation.fr
la vie la mort on en parle : https://lavielamortonenparle.fr
Pierre-Étienne MERCIER - Conseiller funéraire et dirigeant – POMPES FUNÈBRES DE FRANCE Chartres – Lucé